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De quelle vérité parlons-nous ? L'art délicat de dire (ou pas) la réalité

6 janvier 2026Modifié le 12 janvier 2026Société6 minutes de lecture

Entre faits objectifs, manipulations et constructions narratives, comment naviguer dans une époque où la vérité est devenue une variable ajustable ?

Les chérubins - Détail de la chapelle Sixtine - Raffaello Sanzio (1483 - 1520)

Les chérubins - Détail de la chapelle Sixtine - Raffaello Sanzio (1483 - 1520)

Introduction : La vérité, un concept en crise ?

Ce matin, en écoutant le psychologue Jean Van Hemelrijck3 sur une radio belge, une question m’a frappé : sommes-nous encore capables de distinguer la vérité du mensonge ? Et surtout, faut-il toujours dire la vérité, même quand elle dérange, ou vaut-il mieux adapter son discours à la réalité perçue ?

L’exemple donné par Van Hemelrijck illustre parfaitement la logique causale déformée, souvent utilisée par des figures comme Donald Trump :

"Parce qu’il pleut (A), les magasins vendent des parapluies (B). Donc, si on ferme les magasins de parapluies, il arrêtera de pleuvoir."

C’est une démonstration par l’absurde où la corrélation est confondue avec la causalité. Ici, la réalité n'est plus le point de départ, mais une matière que l'on modèle pour servir une narration. Cette anecdote illustre un phénomène global : la vérité n’est plus un fait objectif, mais une construction narrative manipulée. Qui, alors, décide de ce qui est vrai ?

La vérité comme arme politique : quand les faits deviennent flexibles

La réalité "corrigée" : quand la vérité dérange, on la change

L’Histoire regorge d’exemples où la vérité a été ajustée pour servir un récit politique. Sous l’URSS, si la théorie marxiste ne correspondait pas au terrain, c’est que le terrain était considéré comme "faux".

Aujourd'hui, cette flexibilité persiste. Aux États-Unis, des statistiques économiques ont été ignorées ou remises en cause dès lors qu'elles ne plaidaient pas en faveur de l'administration. Ce fut le cas pour Jennifer Cheeseman Day, statisticienne chevronnée, dont le rôle a été marginalisé après avoir refusé de modifier la présentation de données sur l’emploi. Comme le disait Mark Twain : "Les faits sont têtus, mais les statistiques sont plus flexibles."

La post-vérité : l’ère où l’émotion prime sur les faits

Le terme "post-vérité"1 désigne cette époque où les faits objectifs ont moins d’influence que les émotions. La méthode est souvent la même : affirmer d’abord, chercher des preuves après. On l'a vu lorsque Trump a lié l'usage du paracétamol pendant la grossesse à l'autisme sans preuve scientifique, répondant aux critiques par un : "Je n'ai pas d'études, mais je vais en faire pour le prouver."

Mensonge ou vérité ? Le dilemme éthique

En France, le débat est tout aussi vif, mais souvent plus subtil. Lorsqu'Emmanuel Macron évoque les "femmes illettrées"2 de l'entreprise Gad, il énonce une vérité statistique (confirmée par l'INSEE), mais déclenche un scandale politique. Il doit s’excuser, non parce que l'information est fausse, mais parce que sa formulation est jugée violente.

Le cas des pesticides : une vérité institutionnelle "édulcorée"

Le conflit entre vérité scientifique et agenda politique est flagrant dans l'affaire des pesticides. En mai 2025, en plein débat sur la loi Duplomb, en mai, la ministre de l'Agriculture Annie Genevard avait mandaté un groupe d'experts afin d'"identifier les situations dans lesquelles" il n'y aurait pas ou insuffisamment d'alternatives chimiques ou non chimiques à ces néonicotinoïdes, interdits en France depuis 2018.

Le document de 500 pages fait le constat d’une faiblesse globale des politiques publiques consacrées au sujet et formule une série de recommandations pour réduire le fardeau des maladies attribuables aux pollutions de l’environnement. Mais les conditions dans lesquelles la mission a été conduite témoignent de la difficulté à inscrire cette question à l’agenda politique.

Cependant, comme l'a révélé Le Monde4 en octobre dernier, le rapport final sur la santé et les pesticides a été considérablement adouci. Des scientifiques se disent « effarés » par la minimisation des risques effectuée sous la pression politique. Ici, le mensonge ne réside pas dans l'invention d'un fait, mais dans l'omission volontaire de la dangerosité pour préserver des intérêts économiques.

Les dangers du mensonge "utile"

Certains philosophes, comme Kant, défendent que mentir est toujours moralement condamnable, même pour une "bonne cause". D’autres, comme Bentham (utilitarisme), estiment qu’un mensonge peut être justifié s’il évite un mal plus grand. La grande question c'est où s’arrête le "mensonge bienveillant" ?

Cette tension révèle des risques majeurs : la perte de confiance lorsque la vérité finit par émerger, et le glissement progressif vers la manipulation, dès lors que quelqu’un s’arroge le droit de décider ce qui est « bon » à cacher ou à dire. Le mensonge, même animé de bonnes intentions, fragilise ainsi les fondements mêmes des relations humaines et sociales, qui reposent sur la confiance et la réciprocité.

Comment naviguer dans un monde où la vérité est relative ?

Dans un monde où les fake news se propagent 6 fois plus vite que les vraies infos (étude MIT, 2018), la transparence devient un acte de résistance.

Dire toute la vérité, sans attention au contexte ou à la forme, peut blesser, diviser ou produire des effets destructeurs, comme l’illustrent certains discours politiques ou les dynamiques de la cancel culture. Entre vérité et mensonge, le véritable enjeu devient alors la manière de communiquer : distinguer faits et interprétations, accepter des réalités inconfortables, mais aussi choisir le bon moment, le bon langage et proposer des perspectives d’action. La vérité n’est pas seulement une donnée à énoncer, c’est un acte social qui engage une responsabilité.

Cette tension révèle des risques majeurs : la perte de confiance envers les institutions. Si Kant défendait que mentir est toujours moralement condamnable, les utilitaristes comme Bentham estiment qu'un mensonge peut être justifié s'il évite un mal plus grand.

La vérité, un équilibre fragile. Réhabilitons la nuance.

Dans les dynamiques humaines et sociales, le mensonge et la vérité ne s’opposent pas de manière simple. Le mensonge peut parfois apaiser à court terme, mais il érode la confiance et nourrit l’hypocrisie collective ; la vérité peut éclairer et émanciper, mais devenir violente si elle est assénée sans nuance. L’enjeu central n’est donc ni de tout dire ni de tout cacher, mais de cultiver un équilibre fondé sur l’honnêteté, l’empathie et le doute. Dans un monde saturé d’informations, de fake news et de récits simplificateurs, résister à la manipulation — sans tomber dans le dogmatisme — suppose de réhabiliter la nuance, le questionnement et la responsabilité dans l’usage des mots. Et aujourd'hui la nuance et le doute ne sont malheureusement plus à la mode.


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